Jannick Delargillière

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 » A la nuit tombée, sur le trottoir, la file d’attente s’allonge, tamisée par de timides réverbères. Les escaliers, quant à eux, brillent sous l’éclairage précis et étudié de l’enseigne lumineuse de l’établissement auquel ils appartiennent. Au sommet des marches, des portes d’accès, bien que connues, demeurent invisibles, perdues dans la pénombre envoûtante de l’inatteignable.Autour de moi, les artistes qui composent la foule impatiente discutent et rient de tout comme de rien mais surtout chantent et jouent, pour la plupart, de la guitare. Très peu d’autres instruments sont présents, bien évidemment. Et quand un moment d’accalmie instrumentale survient, le son typique d’une musique en proie à l’isolation phonique prend le relais. À l’intérieur de ce bâtiment, duquel nous convoitons tous l’accès, la fête paraît battre son plein aussi bien que la mesure. Je m’apprête à toucher au but. Face au videur, le verdict est sans appel. Mince est l’opportunité de pénétrer dans ce bar d’ambiance aux cloisons épaisses et àla clientèle prestigieuse. Et, comme pour me punir davantage que ne l’a déjà fait mon temps d’attente, j’ose demander les raisons du refus. D’abord, malgré un travail toujours acharné sur mes instruments de prédilection (batterie et cajón), je suis loin d’en posséder la maîtrise nécessaire pour prétendre rejoindre les plus grands. Par conséquent, je ne jouis pas d’une notoriété mondiale, ni d’un compte en banque relatif à ce statut.Ensuite, je n’ai tout simplement pas la tolérance nécessaire aux effets des spiritueux et des drogues, douces ou dures, pour obtenir l’accès au menu de ce restaurant (dé)branché.

Enfin, le coup de grâce est porté : je n’ai plus l’âge requis pour entrer. Trop vieux de trois années, me dit-on. Déjà ? Putain, comme le temps défile ! Ce n’est pas faute d’insister lourdement auprès du vigile. Mon éducation provient directement des premiers habitués de ces lieux. J’ai été un élève aussi appliqué qu’impliqué de leurs préceptes, tant et si bien que j’ai contribué – certes, indirectement mais contribué tout de même – à l’entrée de deux des derniers visiteurs. Alors, comme pour s’amuser de ma pitoyable plaidoirie, de ma tentative désespérée, l’intraitable sélectionneur demande par radio à ce qu’on lui apporte la liste des invités. Une fois le document en sa possession, il me met au défi, très solennellement, de lui fournir dix noms présents sur ce registre. Si je parviens à remplir cette demande, il se peut quel’entrée me soit garantie. Aucune contrepartie en cas d’échec. Autrement formulé, j’ai tout à y gagner. Dans le désordre chronologique des réservations, je m’efforce de citer au mieux dix noms susceptibles de figurer sur la liste : Robert Johnson, Ron McKernan, Brian Jones, Alan Wilson, Jim Morrison, Janis Joplin, Jimi Hendrix, Kurt Cobain, Amy Winehouse mais le dixième prétendant me manque. Au culot, je certifie être ce dernier. L’employé me demande alors mon nom. Je m’appelle… Je suis, je suis…

Une alarme sonne.

Je suis…Ébloui par la lumière du jour, encore dans mon lit et en retard au travail ! « 

Extrait de 27e Avenue (TheBookEdition) par Jannick DELARGILLIERE

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